Nouvel épisode dans la saga des bus de l’enfer. Cette fois, il s’agit du trajet entre la capitale népalaise Kathmandu et le petit village de Besisahar, la porte d’entrée du circuit de l’Annapurna. Bouclez vos ceinture ! Ha oui, c’est vrai, il n’y en a pas…

Lorsque nous sommes allés acheter nos billets de bus à la station centrale de Kathmandu la veille de notre départ, on se doutait bien que le trajet allait être rocambolesque. Nous achetons des billets dans un bus de la catégorie dit « Deluxe ». On nous rassure tout de suite, tout le monde y est assis. On nous donne même des numéros de sièges. Le trajet devrait prendre entre 5h et 6h. Ça n’a pas l’air si mal, on a fait pire.

Le lendemain, on revient à la station munis de nos billets pour découvrir que tous les bus sont « Deluxe », même ceux qui n’ont ni pare-brise ni fenêtres ni sièges. Certains bus sont enveloppés dans de gros rouleaux de scotch pour pallier au manque de vitres. Même le pare-brise est en scotch. Ce n’est pas idéal en terme de visibilité, mais il y a des trous pour permettre au chauffeur de voir la route quand même. Notre niveau d’angoisse monte d’un cran. Il y a pleins d’hommes agglutinés autour du comptoir de billetterie qui crient pleins de choses intelligibles qui ne tardent pas à nous assaillir. Un gars sort de la foule, nous arrache les billets des mains et nous demande de le suivre à son bus. Le bus est aussi déglingués que les autres, mais au moins, il a encore toutes ses vitres et son pare-brise. On est chanceux.

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Nous sommes seulement trois passagers mais le bus part effectivement à 8h du matin tel que prévu. Nous sillonnons ainsi les ruelles de Kathmandu alors qu’un rabatteur debout à la porte essaie de convaincre des passants d’embarquer avec nous à Besisahar pour remplir le bus. Je n’ai jamais compris ce concept. Il n’essaie pas d’embarquer des gens qui semblent attendre à un arrêt de bus, ou qui trainent des bagages dans la rue. Non, il demande avec insistance à tout le monde, à la petite madame qui achète ses légumes au marché, au couple qui viennent à peine de sortir de leur voiture, au jeune ado qui joue sur son cellulaire: « Vous voulez aller à Besisahar ? Vous voulez aller à Besisahar ? » Étrangement, certaines personnes en l’occurrence pas du tout en mode voyage répondent à ses appels et embarquent dans le bus. Nous arrivons rapidement à pleine capacité et nous prenons ainsi la route.

Ça ne fait même pas 30 minutes que nous sommes sur la route qu’un gros camion prend son virage trop serré et nous accroche à l’arrière. Le bruit de friction du métal est assourdissant. Le chauffeur bondit dehors en criant à la mort. Des gendarmes armés de gros Kalachnikovs surgissent aussitôt de nulle part. Tout le village s’ameute sur le lieu du crime. En fait, l’accident est banal, friction de tôle sur tôle, aucun dégât mécanique, juste quelques égratignures en plus qu’on ne distingue même pas à travers toute la tôle déglingué de ces deux gros tas de ferraille. N’empêche qu’ils insistent pour faire un procès verbal en bonne et dû forme. On fait ainsi plusieurs allers-retours à plusieurs postes de police, des arrêts, des demi-tours, des marches arrières, on ne comprend plus rien à ce qui se passe. Plusieurs passagers népalais décident de partir à pieds. Nous on reste là pendant ce qui semblait être une éternité. Deux heures plus tard, l’histoire est réglée et nous sommes à nouveau sur la route.

Il y a beaucoup de virages et beaucoup de nids de poule, mais les amortisseurs sont tellement usés que ça fait l’effet d’un rouleau compresseur. La bonne nouvelle, c’est que je n’ai pas le mal de transport. En revanche, je ne peux pas en dire autant de la vieille dame assise juste en face qui vomit toutes ses trippes. À un tournant, un camion est en panne et bloque la route. Plusieurs personnes sortent du bus pour l’aider à redémarrer ou au moins à le tasser hors du chemin avec les moyens du bord. Chacun a sa théorie. Après plusieurs essais erreurs, l’opération est réussie. Nous sommes à nouveau en mouvement. La vieille dame reprend ses vomissements aussitôt.

Le rabatteur agacé prend une télécommande et allume la télé. Je me tourne vers Mike. Il se tourne vers moi. On se regarde sans dire un mot, le regard qui veut dire: « Non, s’il vous plait, pas le film, pas le film, il reste encore 6h de route, pas le film ». Il met LE film. Si vous avez déjà pris un bus public en Asie du sud-est, vous savez exactement de quel genre de film on parle. Il met le volume à fond la caisse pour camoufler tout autre son qu’il peut y avoir, et c’est parti. Ça va être encore 6h de route, six longues heures tortueuses dans ce vacarme intelligible. Au moins, le premier film avait quelques airs de Bollywood. Les épisodes du feuilleton népalais qui s’enchaînaient ensuite sont à se tirer une balle dans la tête. Les caractères principaux sont deux imbéciles heureux qui n’arrêtent pas de se crier et de se tapper dessus. Quelle supplice !

Presque arrivé à bon port, on manque d’essence. C’est la crise du carburant dans le pays et le chauffeur a calculé son trajet à la goutte près, mais c’était sans compter les kilomètres en plus qu’on a fait après l’accident. On doit faire demi tour sur un chemin étroit et revenir dans un petit bled où deux énergumènes remplissent le réservoir avec des bidons d’essence en cachette au bord de la route, comme si c’était une transaction de drogue.

À part ça, les 10h de route sur 200km sont quand même passés vite, et nous sommes arrivés à destination lessivés, sur les nerfs, à moitié sourds, mais sains et saufs.

Ce trajet n’a toujours pas détrôné le bus de l’enfer de 24h entre le Laos et le Vietnam. Et vous, avez-vous déjà pris un bus de l’enfer ? Racontez nous votre pire galère !