Nous avons rarement visité un endroit aussi inhospitalier que le volcan Kawah Ijen situé sur l’île de Java en Indonésie. Il charme les visiteurs par ses mystérieuses flammes bleus, son lac vert émeraude réputé pour être le plus acide de la planète, et ses infatigables porteurs de souffre. Suivez nous dans cette exploration d’un univers aussi hostile que fascinant !

Après notre visite du parc national Bromo-Tengger-Semeru, notre exploration des volcans de l’Indonésie continue avec le volcan emblématique Kawah Ijen situé à l’extrême est de l’île de Java, à la frontière avec Bali. Nous sommes encore tout crasseux de notre visite du volcan Bromo en matinée, tellement empoussiérés que nos cheveux commencent à former des dreads, mais il reste encore un bon 300 kilomètres à franchir sur des routes défoncées avant d’arriver à notre auberge située au coeur du plateau d’Ijen. Le plateau d’Ijen est une vaste zone volcanique dominée par les 3 cônes de l’Ijen (2368m), du Merapi (2800m) et du Raung (3332m). Cette région faiblement peuplée est parsemée de plantations de café et de quelques villages isolés accessibles par des routes dans un état lamentable. Dès notre arrivée, on se contente de prendre une douche avec les moyens du bord à l’aide d’une bassine d’eau froide, on dévore notre maigre dîner qui manque un peu de protéines, et on se met aussitôt au lit. Au programme, réveil à minuit et demi pour entamer l’ascension du volcan Ijen de nuit. Nous ? Maso ? Nooooon !

Ascension du volcan Kawah Ijen dans la nuit

Dans le palmarès des réveils prématurés pour escalader une montagne, ce réveil douloureux à minuit et demi remporte la palme d’or. Pourquoi s’infliger une telle torture, vous nous direz ? Car il se passe un phénomène étrange au coeur de ce volcan actif, les fabuleuses flammes bleues qui ne sont visibles que dans la nuit noire. Notre chauffeur nous dépose au pied du volcan où nous faisons connaissance avec notre guide qui va nous accompagner dans l’ascension. C’est dans la pénombre totale que nous commençons notre trek sur un chemin escarpé de terre, de gravier et de sable bien glissant. Ceux qui portaient des ballerines ou des tongues avaient l’air bien malins. La nuit est noire. Notre champs de vision est limité aux faisceaux de nos lampes frontales. Pas de trace de lune ce qui donne lieu à un ciel d’une pureté sans égale, criblé de millions d’étoiles et de nébuleuses vieilles de douze milliards d’années. Toutes les constellations sont visibles et nous pouvons discerner très clairement la voie lactée éblouissante traversant le ciel en diagonale, marquant la limite de notre galaxie et le début de l’infini rien qui nous entoure. C’est un spectacle céleste qui nous rappelle combien nous sommes infiniment petits et insignifiants dans l’univers. On s’arrête de temps en temps pour reprendre notre souffle et contempler ce vertigineux panorama cosmique dans toute sa splendeur. C’est très sincèrement le plus beau ciel que j’ai vu de ma vie.

Le chemin monte sans cesse avec un dénivelé constant, pas trop raide, mais ce soir, je trouve l’ascension particulièrement difficile. La motivation est là mais mon corps ne suit pas. Je ne sais pas si c’est la combinaison de manque de sommeil et de carence de protéines dans notre diètes des 3 derniers jours mais mes muscles sont tous ramollis et je me sens à bout de souffle. Nous sommes très surpris de croiser autant de gens sur le chemin. J’aurais pensé que la majorité des touristes aurait plutôt choisi de rester blottis dans leur lit douillet jusqu’au petit matin, peut-être même faire la grasse matinée. Et bien pas du tout. Il y a beaucoup plus de masos dans le monde qu’on le pense.

À mi chemin, tout le monde s’arrête à la station de pesée du souffre que les miniers récoltent tous les jours dans le cratère du volcan. C’est l’occasion de prendre un café ou un thé (trop sucré) et de reprendre des forces pour le reste de l’ascension. Une fois au sommet à 2 300m après un bon 2h de marche, nous avons le choix de rester là et d’attendre le lever du soleil, ou de descendre dans le cratère du volcan (ce qui veut aussi dire le remonter par la suite) afin d’espérer voir les fameuses flammes bleus. Devinez qu’est ce que nous avons décidés de faire !

Descente en enfer à la recherche des flammes bleus

Nous enfilons nos masques à gaz pour entamer la descente dans le cratère, car les fuméroles de souffre et autres gaz toxiques rendent l’air de plus en plus irrespirable. Nous empruntons ainsi en file indienne dans la pénombre totale un chemin très escarpé caillouteux et glissant. Il faut être particulièrement prudent et concentrer toute son attention sur l’endroit où on pose les pieds à chaque pas pour éviter les bobos. Un accident, aussi banal soit-il, ne serait pas drôle du tout, car il n’y a absolument aucune procédure ni aucune infrastructure de sauvetage d’urgence sur place.

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Nous arrivons tant bien que mal aux entrailles du volcan où un spectacle hypnotique nous attend. Les flancs du cratère sont embrasés de flammes bleues électriques. Les vapeurs de souffre qui s’échappent de la cheminée et des parois du volcan s’enflamment à une température proche des 200° et produisent alors ces immenses torchères de plus de 5 mètres de hauteurs. Nous sommes sur le cul ! À certains endroits, on croirait voir dégouliner de la lave teintée d’un bleu spectral. C’est un phénomène naturel rare qui produit un spectacle de lumière pour le moins irréel. Nous en avons plein les yeux, au sens figuré et au sens littéral (aie, ça pique !).

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Le cratère du Kawah Ijen abrite également le plus grand lac acide au monde, avec un PH proche de 0,2. Vous vous doutez bien qu’on n’y a pas trempé un orteil. Cet endroit est la plus grande réserve d’acide chlorhydrique et sulfurique de la planète. Ce qui rend le lieu très dangereux notamment lorsque l’activité volcanique s’y accroît. Des nuages toxiques se font ballotter par le vent de manière imprévisible en engloutissant parfois les mineurs et les visiteurs. Masque à gaz ou pas, l’air est asphyxiante et on tente d’échapper aux nuages toxiques de cette fournaise géante en s’abritant derrière des rochers à contre-vent. Les mineurs quand à eux s’approchent dangereusement des jets de gaz sulfuriques pour recueillir les blocs de souffre pur qui se forment autour. Certains utilisent des morceaux de tissus imbibés d’eau qu’ils placent sur le nez et la bouche pour respirer, d’autres n’ont rien pour se protéger. Cette mine de souffre naturelle est leur source de vie et leur plus grand ennemi.

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Le travail de forçat des porteurs de souffre

Le volcan Kawah Ijen, c’est bien entendu des paysages magnifiques et un spectacle à couper le souffle, mais c’est aussi l’histoire tragique de ces mineurs porteurs de souffre qui risquent chaque jour leur vie pour des miettes. Le volcan crache des jets de gaz sulfuriques que les mineurs recueillent à l’aide de quelques tuyaux placés de manière artisanale. Ils cassent les gros blocs de souffre en morceaux transportables qu’ils mettent dans un double panier en osier et qu’ils portent sur leurs épaules jusqu’en haut du cratère, puis tout en bas du volcan. Chaque panier peut contenir 40kg environ. Ainsi, les plus costauds portent jusqu’à 80kg sur leurs épaules. Ils font ce trajet 2 fois par jour, la plupart en bottes de caoutchouc défoncées, certains en tongues ou pieds nus, sans aucune protection contre les vapeurs toxiques, et une cigarette à la bouche. Autant vous dire qu’en les croisant sur le chemin, on n’avait plus trop envi de se plaindre. En effet, les mineurs empruntent le même chemin caillouteux que les visiteurs et il est facile d’engager la conversation avec eux le temps de la pause cigarette, malgré la barrière de langue.

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L’âge moyen d’un mineur ne dépasse souvent pas 40 ans, car les vapeurs nocives et suffocantes qui sont expulsées par le volcan brûlent les poumons, les yeux, la peau. En plus, le fait de porter plus que l’équivalent de leur poids en souffre sur un chemin escarpé pendant des années cause des dégâts irréversibles sur les os. À la station de pesée, les porteurs de souffre vendent le précieux minéraux pour la modique somme de 5 centimes le kilo. Ils peuvent donc espérer gagner l’équivalent de 8$ à 9$ par jour s’ils font deux allers-retours. Ils arrondissent les mois en vendant des petites amulettes sculptées dans du souffre aux touristes. À titre de comparaison, les femmes et les hommes âgés qui ne peuvent pas s’adonner à cette activité travaillent dans les champs pour l’équivalent de 2$ la journée. Les mineurs ont donc un salaire supérieur à la moyenne, mais à quel prix ?

Petite parenthèse: Le souffre sert à blanchir le sucre de canne que nous consommons tous les jours dans nos aliments. Fin de la parenthèse.

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Lever de soleil au sommet du Kawah Ijen

On escorte les porteurs de souffre en remontant le cratère du volcan et on admire pour la première fois le paysage lunaire qui se révèle aux premières lueurs du jour. Les flammes bleus ont disparues et nous pouvons voir maintenant les parois jaunâtres du cratère qui encerclent un lac d’acide et de chaux à la texture laiteuse et à la couleur turquoise. Nous sommes bien contents d’avoir quitté l’enfer de la soufrière. Je pense que mes narines vont sentir l’oeuf pourri pendant des jours, je ne sens plus rien d’autre. Arrivés au sommet, nous sommes au dessus d’un tapis de nuages, comme des maitres du monde surplombant cet environnement hostile qui semble extraterrestre. Le lever de soleil révèle les reflets dorés des parois du volcan et la teinte vert émeraude du lac acide. Quel contraste entre la beauté du volcan, et l’horrible labeur de ses travailleurs!

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Découvrir le Ijen avec un ancien porteur de souffre

Pour rendre l’expérience du Ijen d’autant plus intéressantes, nous vous suggérons de la vivre en compagnie d’un porteur de souffre. Un des porteurs qui nous a été recommandé par plusieurs voyageurs est Mr. Pang qui peut être rejoins à travers son site Ijen Miner Tour. Mr. Pang accueille les visiteurs chez lui au village de Banyuwangi. Ainsi, ils peuvent rencontrer sa famille, partager leur quotidien, découvrir la vie de village et bien sûr explorer le volcan Ijen avec un ex-minier. Nous n’avons pas eu la chance de rencontrer Mr. Chang et sa famille à cause du timing mais voici les récits authentiques de plusieurs voyageurs :

Comment se rendre au volcan Kawah Ijen

La plupart des visiteurs viennent en tour organisé à partir de Bali ou de l’ouest de Java. Souvent, les tours combinent le volcan Ijen et le volcan Bromo. Si vous voulez y aller en indépendant, ce n’est pas bien compliqué. Il suffit de se rendre au village de Banyuwangi à l’extrême est de Java. Si vous êtes sur l’île de Java, Banyuwangi est accessible en train à partir de Probolingo si vous venez du volcan Bromo. Si vous êtes à Bali, il s’agit de se rendre au port de Gilimanuk au nord de l’île (30 000IDR en bus à partir de Denpasar) et de prendre le ferry (6500IDR) qui traverse vers le port de Banyuwangi à Java.

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Êtes-vous déjà allé dans un endroit aussi inhospitalier ? Partagez vos histoires, vos commentaires, vos ressentiments dans la section commentaires ci-bas.

Bon vent !