Aller au Myanmar (ex Birmanie), c’est comme embarquer dans une machine à remonter le temps et se retrouver soudainement transportés dans une autre dimension où tous nos concepts et nos idées préconçues sont mis à l’épreuve. « La Birmanie, un pays qui est différent de tout ce que tu connais, » disait Rudyard Kipling en 1898. Plus d’un siècle plus tard, on peut dire la même chose de ce pays qui a changé de nom mais qui a gardé la même âme (et la même infrastructure). C’est donc sans vraiment d’attentes mais non sans appréhensions qu’on décide de visiter le Myanmar, la « Terre d’Or ». Voici nos premières impressions.

#1 Le Thanaka

Impossible de ne pas remarquer le genre de crème pâteuse jaunâtre badigeonnée sur les visages et les corps de pratiquement toutes les femmes, enfants et même quelques ados. Mais qu’est ce que c’est ? Le Thanaka est une pâte cosmétique végétale produite à partir de plusieurs arbres endémique du centre du Myanmar en râpant l’écorce, le bois ou les racines de l’arbre avec un peu d’eau sur une pierre circulaire. Son usage remonterait à plus de 2000 ans.
Outre sa fonction cosmétique, le Thanaka procure une sensation rafraichissante, protège de la brûlure du soleil, aide à lutter contre l’acné, rend la peau douce et a une action anti-mycosique en plus de parfumer la peau d’une subtile effluve de bois de santal. J’achète !

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#2 L’argent

En parlant d’acheter. Ici, on oublie les cartes de crédits, les chèques de voyage, ou tout autre moyen moderne et flexible de paiement. « Cash only » en dollar US SVP. Comme dans les temps anciens, il faut bien planifier son budget et se procurer des billets de banque américains immaculés sans pli, sans égratignure, sans tâche, décoloration ou déchirure, dont le numéro de série ne commence pas par AB et dont la date d’émission est postérieure à 2006. Tout un exploit. C’est ainsi qu’on fait et refait nos calculs de budget et qu’on examine obsessivement chaque billet qu’on nous donne, angoissés par le fait même que nos cartes Visa et AMEX, nos précieuses bouées de secours, sont réduites à de simple bouts de plastique inutiles et superflus.

US dollars

#3 La noix d’arec ou noix de betel

Si les femmes sont obsédées par leur cosmétique végétal miracle, les hommes eux sont tous accros à leur noix d’arec qu’ils chiquent et crachent avec la feuille de bétel à longueur de journée. Il parait que ça a un effet stimulant, coupe-faim et légèrement grisant sur le cerveau. Ce qui est très visible en tout cas, c’est que ça a un effet ravageur sur la dentition, les gencives, les lèvres, et l’hygiène buccale en général. Les usagers les plus fréquents ont des dents pourries et une bouche à l’apparence sanguinaire diabolique. C’est aussi assez répugnant de les voir cracher des jets rouges sur la chaussée, ou parler la bouche pleine. Plus la couleur est rouge, et plus les hommes en sont fiers. Beurk !

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#4 Les moines

À l’autre bout du spectrum, les moines bouddhistes s’abstiennent de toute drogue ou substance nocive à leur corps ou à leur esprit. Au Myanmar, ils n’ont jamais été si élégants, si mystérieux, si nombreux et si présents dans la vie sociale. On les voit quotidiennement traverser solennellement les ruelles de petites bourgades pieds nus pour la quête matinale, on les rencontre souvent autour des monastères bien évidemment, mais aussi à tous les endroits anodins dans les transports en commun, dans les parcs, et on les côtoient également dans tous les endroits touristiques qu’ils visitent avec autant d’enthousiasme que les touristes étrangers.

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Ce qui est très commun au Myanmar c’est de rencontrer les petits moines novices qui accompagnent souvent les plus grands, mais aussi les nonnes bouddhistes accompagnées de ce que nous avons appelées affectueusement des « moinettes », ces adorables petites fillettes vêtues de robes couleurs roses pâles qui quêtent le matin très tôt en chantant. On dirait des anges tombées du ciel.

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Il y a beaucoup de jeunes moines au Myanmar car c’est souvent le seul moyen pour les familles pauvres de procurer à leurs enfants une bonne éducation. Les enfants sont introduits au monde de la spiritualité dès le plus jeune âge dans une cérémonie d’initiation pendant laquelle ils sont richement parés de vêtements de soie et de bijoux, sont maquillés et sont menés en cortège, jusqu’au monastère. C’est très mignon. Après une grosse fête, ils doivent quitter leur tenue d’apparât, ils revêtent une longue robe blanche et sont tondus par les moines. Leurs cheveux sont recueillis dans un linge blanc. On leur met alors la robe couleur safran et on leur octroie un bol à offrandes.

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Plusieurs enfants et jeunes adultes sont ainsi pris en charge par les moines dans les monastères à intervalles régulières, et dès la vingtaine, ils peuvent choisir de devenir moine, mais leur engagement n’est jamais définitif et ils peuvent rejoindre la vie sociale dès qu’ils le désirent. Ainsi, mis à part leur boule à zéro et leur robe ocre, les ados moines ne sont souvent pas si différents des ados du monde entier. Ils s’envoient des textos et des messages sur Facebook, écoutent du Justin Bieber, et transpirent les hormones, mais ils restent quand même bien plus réservés et discrets que l’ado moyen je dirais. En tout cas, ils adorent poser pour les photos des touristes et n’hésitent pas à en prendre aussi.

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#5 Le tourisme

En parlant de touristes, il y a à peine quelques années le pays était complètement fermé au monde extérieur. Depuis l’ouverture des frontières, c’est l’essor du tourisme à une vitesse grand V. Les hôtels poussent comme des champignons autour des attractions majeures mais la demande reste encore plus haute que l’offre. Les prix augmentent à vue d’oeil. Le gouvernement n’a pas tardé à instaurer des « taxes » d’entrée pour les touristes dans les régions les plus populaires: 10$ par tête pour rentrer dans la région du lac Inle, 20$ pour Bagan. Les bus sont flambant neufs mais les routes encore toutes déglinguées. Les trains et les voies ferroviaires datent du début du 20ème siècle, mais les avions sentent encore le neuf. Les échoppes de souvenirs polluent dorénavant les temples de Bagan et on commence à voir les premiers signes nocifs du tourisme de masse, avec par exemple des enfants qui vendent des cartes postales et qui savent dire bonjour dans toutes les langues, ou encore les femmes girafes qui vendent leurs babioles .

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Malgré tout, ça reste le seul endroit à date où nous avons ressentis parfois qu’on était probablement les premiers étrangers que certains birmans voyait en chair et en os. Il m’arrivait presque tous les jours de me faire prendre en photo à mon insu, ou qu’on vienne courageusement se prendre en photo avec moi en me touchant le visage, le nez, les cheveux comme si j’étais un extra-terrestre. C’est généralement moi qui suit derrière l’objectif. Ici je crois que j’étais plus souvent un sujet. Les enfants sont les plus rigolos. Ils nous fixent avec leurs grands yeux bridés ahuris, nous pointent du doigt, nous dévisagent curieusement ou nous interpellent de très loin en criant: « Hello! Hello! ». Les femmes sont plus timides et discrètes mais dès que nos regards se croisent, elles s’esclaffent et nous saluent. Les hommes nous regardent comme des bêtes curieuses en fronçant les sourcils et dès qu’on leur sourit, leurs traits se détendent et ils nous retournent le sourire, certains essaient de faire la conversation mais la barrière de langue limite pas mal notre niveau de communication. C’est devenu notre petit jeu quotidien de saluer les enfants, les femmes, les fermiers, les pêcheurs, et voir leurs réactions.

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#6 Les gens

le véritable trésor de la « Terre d’Or » réside dans sa population. Les gens vivent encore très simplement de leur terre et des ressources naturelles à disposition, la grande majorité au sein de communautés rurales. Les maisons sont souvent rudimentaires, en bois, en chaume, en paille, en ciment parfois sur pilotis, parfois avec des fondations.

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À Yangon en ville, les gens vivent empilés les uns sur les autres dans ce qui semble être le chaos total sans aucun plan d’urbanisation ou d’organisation sociale. Avec l’essor rapide du tourisme, on pourrait s’attendre à être traités par la population locale comme des portefeuilles ambulants, des ressources riches exploitables, mais au Myanmar, tout le contraire est vrai. Les gens sont d’une hospitalité légendaire et d’une bonté palpable au point qu’il est parfois difficile de réaliser que veille ici un régime militaire de fer.

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Personne n’est fourbe. On nous a toujours donné le même prix que tout le monde, toujours rendue la bonne monnaie, même les prix des taxis sont honnêtes. Ça clash avec d’autres pays d’Asie comme la Thaïlande ou pire, le Vietnam, ou nous nous faisions entuber à chaque coin de rue, parfois sans même le savoir. En campagne et dans les plus petits villages, nous sommes traités comme des royautés. On nous demande de façon aléatoire dans la rue si on a besoin d’aide avec nos airs perdus, sans rien essayer de nous vendre (précision importante). On nous oriente fièrement vers une attraction, un spectacle, un plat typique qui pourrait nous intéresser. On n’a ressenti aucune malice ou sentiment de dépit envers les touristes, du moins pas encore. Il faut dire que les touristes qui viennent au Myanmar sont très différents de ceux qu’on retrouve en train de faire la fête en Thaïlande. Le respect est pas mal mutuel.

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#7 La sécurité

On pourrait croire que dans un pays aussi pauvre ou tout le monde sait pertinemment qu’on se balade avec tout notre argent en cash et toutes nos précieuses possessions dans nos sacs en tout temps, il y aurait un taux de vol, d’agression ou de violence assez élevé. Hé bien figurez-vous que non ! Le Myanmar est un des pays les plus sécuritaires pour les voyageurs indépendants en Asie du sud-est. C’est quand même étonnant. C’est peut-être culturelle, la population étant majoritairement des bouddhistes très croyants, pacifistes et vivants dans de petites communautés où tout se sait, entourés de monastères, pagodes et temples en tous genres. Certains plus sceptiques expliquerait ce faible taux de crime au fait que les sanctions pour les agressions contre les visiteurs sont très sévères. Perso, nous avons rarement aperçu des policiers et ceux qu’on a vu étaient plus ou moins crédibles, donc on adhèrerait plus à la première théorie.

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#8 La technologie

L’infrastructure technologique est à un stade préhistorique. En d’autres termes, c’est archi nul ! Dès les premiers jours, nous avons abandonnés l’idée d’avoir une connexion internet décente, un signal 3G convenable, ou même du courant électrique stable. pour des « geeks » comme nous, c’est exaspérant, la torture ultime. Mais comment ils font pour communiquer ? Sincèrement, ça ne m’étonnerais même pas qu’ils s’écrivent encore des lettres au dactylo et qu’ils se les envoient par pigeons voyageurs.

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C’est archaïque, il n’y a rien à dire. L’avantage de ce manque de technologie et de modernisation, c’est que tout se fait encore à la manière traditionnelle, à la main, la pêche, l’agriculture, l’artisanat, la cuisine, rien n’est parfait, c’est lent, c’est inefficace, ce n’est pas logique mais c’est de l’authentique à 100% et ça, ça n’a pas de prix.

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#9 La langue

Au Myanmar, on parle Birman, on écrit en script birman et seulement en script birman. Vu que le tourisme est encore à un stade embryonnaire, il est très rare de voir quoi que ce soit traduit en caractères latin. Les noms des rues, des édifices publics et certains commerces ne sont même pas traduites par Google Maps (qui est inutile puisqu’il n’y a jamais d’internet), et même pas sur le GPS. Nous sommes perdus sans nos instruments de navigation électronique. On s’achète des cartes et une boussole.

Chaque pays de l’Asie du sud-est a sa calligraphie distinctive mais au moins tout le monde utilise les chiffres arabes donc on arrive quand même tant bien que mal à déchiffrer des pancartes, des signes, des menus, des factures. Pas au Myanmar ! Même les chiffres sont écrit en symboles birmans, il faut donc souvent recourir à ses doigts et à ses talents de mime pour comprendre et se faire comprendre.

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Malgré tout, nous étions étonnés par le nombre de personnes qui parlent un minimum d’anglais, surtout la jeune génération. L’anglais est introduit depuis peu dans le curriculum scolaire dès le plus jeune âge et on peut déjà en sentir les répercussions sur les plus petits.

#10 Les levers et couchers de soleil

Pendant notre séjour au Myanmar, il y a tout le temps eu cette petite brume permanente qui rend l’atmosphère mystique et qui donne lieu aux plus beaux levers et couchers de soleil. Nos photos sont toute empreintes de cette signature visuelle birmane. Le pays est d’une beauté déchirante entre les fabuleux temples de Bagan, les villages lacustres du lac Inle, les villes royales autour de Mandalay, la majestueuse pagode Shwedagon Paya de Yangon et les plages immaculées du Sud, ici nos yeux sont choyés.

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Au moment ou j’écris cet article, plusieurs de ces vérités ont déjà dû changer au rythme que ça évolue, personne n’est plus capable de suivre, certainement pas les guide touristiques imprimés. Le Myanmar, il  ne faut même pas le planifier, il faut juste y poser les pieds, le voir, le vivre, le sentir, avant que ce ne soit trop tard.

Bon vent !