Nous avons entendu et lu toutes sortes d’histoires rocambolesques, parfois cauchemardesques sur la croisière de deux jours à bord des bateaux à longues queues qui naviguent lentement au rythme du courant du Mekong du nord de la Thaïlande à destination de Luang Prabang au Laos. Tellement d’histoires que ça nous a presque refroidit. Heureusement, l’envie de vivre cette aventure hors du commun a pris le dessus. Selon nous, personne ne devrait passer à côté d’une expérience aussi authentique, qui permet aux voyageurs de faire leur entrée dans la cité sacrée de Luang Prabang au pied des marches, comme le faisaient jadis le gracieux peuple lao et ses rois, bien avant l’aéroport. Récit!

Notre voyage commence au nord de la Thailande à Chiang Rai où nous embarquons à bord du bus local vers Chiang Khong, pour ensuite traverser à pieds la frontière vers Huay Xai au nord du Laos. Tous les détails et infos pratiques sur la traversée des frontières et l’organisation de cette croisière sont expliqués dans mon prochain article.

Huay Xai est comme toute ville frontalière, une ville de passage pratico pratique sans saveur, juste un ramassis d’hôtels, de guesthouses, et de restaurants atypiques et bien trop dispendieux. Nous allons y passer la nuit dans l’espoir de pouvoir décrocher deux places de choix sur le premier bateau dit « slow boat » qui va lever l’ancre vers Luang Prabang le lendemain.

La croisière de Huay Xai à Luang Prabang se fait à bord d’un « Sampan« , un navire tout en bois dit « à longue queue, » au toit gracieusement incurvé. À l’embarcadère de Huay Xai, nous découvrons pour la première fois notre bateau de croisière entassé parmi plusieurs autres sampans de toutes les formes et couleurs. À notre grande surprise, le bateau est assez spacieux. Les bancs de bois d’autrefois ont été grossièrement remplacés par des sièges de voitures plus ou moins confos, et l’embarcation est équipée de deux toilettes françaises rudimentaires mais fonctionnelles, pour accommoder les quelques dizaines de touristes qui vont faire le voyage.

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On nous demande poliment d’enlever nos chaussures, de placer nos bagages dans la soute et de prendre place à nos sièges assignés. Disons qu’on s’attendait vraiment à pire en termes de confort et d’organisation. Nous prenons donc place et attendons patiemment le départ prévu à 10h. à 11h le bateau est plein mais toujours pas de trace du capitaine. à midi, plusieurs tuk-tuk bondés déversent une trentaine de backpackers fraichement arrivés de la Thaïlande. « Mais ils ne vont quand même pas tous les embarquer sur notre bateau? » tout le monde s’exclame. Si si. Au Laos, même lorsqu’il n’y a plus de place, il y en a toujours encore. C’est ainsi qu’ils les entassent avec leurs gros sacs comme des bovins tout en arrière, assis par terre, dans la chambre du moteur. Conseil #1: N’arrivez jamais en retards. Vous allez vous retrouver derrière enfermés avec le moteur, et personne ne veut être enfermé avec le moteur. Conseil #2: N’arrivez pas trop en avance non plus. Vous allez attendre quelques heures avant que les retardataires qui vont remplir la salle de moteur se décident à arriver. à presque 100 personnes, nous sommes à pleine capacité, le capitaine lève l’ancre.

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Pendant les 7 prochaines heures, nous allons glisser sur le légendaire Mékong, « la mère des eaux, » et nous laisser ensorceler par les paysages karstiques qui nous entourent. Au-delà des deux rives, les crêtes innombrables de reliefs escarpés, couverts d’une jungle dense et vorace, des rizières et autres champs et plantations, des buffles qui s’hydratent, des plages de sable blanc et des rochers affleurants polis par les courants. Des bouquets de roseaux de bananiers et de palmiers à sucre surgissent de l’eau boueuse du Mekong.

Sur l’eau, nous croisons souvent d’autres embarcations de toutes tailles et puissances, de la plus petite barque de pêcheur solitaire arrimé à sa longue perche, au « speed boat » qui slalome à pleine vitesse entre les rochers, remplis de touristes chinois casqués et hilares. Sans grosse surprise, les petit « speed boat » arrivent à destination en quelques heures seulement, mais on n’échangerait pour rien au monde notre « slow boat » pour cette machine infernale qui, en plus d’être un danger apparent, fait un boucan incroyable et dérange la sérénité sanctuaire du Mekong, sa faune et sa flore.

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Les rivages du Mekong grouillent de vie. Nous apercevons ici et là quelques villages d’une pauvreté accablante, qui deviennent complètement coupés du monde lorsque le Mekong monte de 15 mètres et engloutit tout sur son passage au plus fort de la saison des pluies. Les petits hameaux composés de simples cahuttes en bois et bambous aux toits de chaume sont animés par les gazouillis des enfants tous nus jouant dans l’eau limoneuse, des pêcheurs mettant en place leurs filets en bambous, des fermiers rudes à la tâche coiffés de leurs chapeaux coniques, et même des chercheurs d’or qui tamisent le lit du fleuve à la recherche de minuscules paillettes du précieux métal.

On s’arrête régulièrement pour récupérer et déposer les villageois d’une apparente bonté et d’une discrétion impressionnante. Les femmes ont souvent avec eux des enfants, super sociables, parfois en bas âge, qui jouent avec rien, un caillou, un élastique, le sourire constamment collé aux lèvres. Ils semblent tous intrigués par ces drôles de touristes qui choisissent consciemment de s’embarquer dans un tel périple sur les eaux tumultueuses du fleuve, leur source de vie et leur pire ennemi, au lieu d’emprunter la voie terrestre bien plus rapide et confortable.

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Juste avant le coucher du soleil, nous faisons escale à Pak Beng, un petit village sans charme perché en haut d’une colline, le point d’ancrage obligatoire pour tous les bateaux qui déversent leur cargaison de touriste en même temps au même endroit pour passer la nuit. Alors qu’on débarque du bateau, nous sommes envahis par une nuée de villageois, des jeunes enfants aux regards tristounets qui vendent des babioles, et des plus vieux armés de photos photoshoppés de leurs guesthouses qui se disputent l’attention des touristes l’air perdu comme des chevreuils aveuglés par les phares d’un véhicule. C’est l’horreur ! Nous réussissons tant bien que mal à nous extirper de ce cirque et marchons plus loin sur l’unique rue ironiquement appelée, « la rue principale » à la recherche d’un endroit propre où poser la tête pour la nuit (propre étant notre seul critère de sélection dans ce boui-boui). Quelques efforts de négociations plus tard, nous sommes logés à 60 000 kips (ou l’équivalent de 8$) dans une chambre rudimentaire mais privée avec grand lit et douche chaude, le gros « luxe ».

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En logeant dans une maison d’hôte, nous avons un aperçu unique sur le style de vie des Laotiens en zone rurale. Il ne semble pas y avoir de notion d’espace privé ou de compartimentation de l’espace de vie. Tout le monde vit dans la même pièce à ère ouverte. On nous sert à manger dans ce qui semble être la salle à manger, alors que la grand mère dort un bébé dans les bras sur un matelas placé dans un coin de la cuisine, la mère fait frire des nouilles pendant que le père tente de réparer sa mobilette à côté, et les enfants regardent la télé couchés par terre entre les provisions. On ne peut s’empêcher de se sentir un peu comme des intrus qui s’immiscent dans l’intimité de la famille. Quand à nous, nous nous sentions privilégiés d’avoir notre chambre privée jusqu’au moment où un groupe de jeunes ados lao décident de se placer juste en dessous de notre fenêtre pour faire la fête. C’est donc au rythme d’une musique asiatique psychédélique assourdissante et aux cris hystériques d’ados intoxiqués que nous avons réussi à fermer l’oeil d’épuisement.

Au petit matin, le village de Pak Beng et le fleuve sont engloutis dans un brouillard épais. Nous en profitons pour prendre le petit déjeuner sur une des terrasses surplombant le Mekong et observer tranquillement les premiers signes de vie alors que les premiers rayons de soleil dissipent petit à petit cette brume persistante. Le spectacle est magique.

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Nous nous ravitaillons à nouveau de quelques vivres avant d’embarquer dans un autre Sampan, cette fois bien moins bondé pour continuer notre longue croisière vers Luang Prabang, l’ancienne capitale impériale. Le bateau qui était supposé partir à 8h du matin ne bouge que vers 10h. C’est normal. Personne n’est pressé au Laos. Ça tombe bien, nous non plus.

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La deuxième journée, les paysages sont d’autant plus spectaculaires et nos arrêts pour déposer ou récupérer des villageois plus fréquents. À l’approche de la ville vers 17h, nous croisons des groupuscules de touristes en kayak et d’autres confortablement assis dans des sampans plus luxueux, les premiers signes du tourisme de masse depuis que nous avons posés les pieds au Laos.

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Le capitaine arrime son bateau sur un petit ponton boueux à quelques dizaines de kilomètres de la ville. Avant, les « slow boat » se rendaient jusqu’au centre historique de Luang Prabang, mais la mafia des tuk-tuks a décelé l’opportunité d’extirper quelques sous en plus aux touristes fraichement débarqués, en les obligeant à acheter un billet de tuk-tuk à 20 000 kips (2,5$) par tête pour se rendre en ville. Presque tout le monde s’exécute. Le montant en lui même n’est pas faramineux mais c’est tellement dommage de s’arrêter là au milieu de nul part au lieu de faire une entrée triomphante au pied des marches de la ville comme c’était la coutume il n’y a pas si longtemps que cela. L’appât du gain gâche bien des choses et on se demande sincèrement si dans le futur proche, cette croisière ne va pas perdre toute son authenticité à cause de certains coeurs avides. Nous refusons d’encourager cette entourloupe et décidons de marcher avec nos sacs le pas décidé vers la ville. Une centaine de pas plus tard, nous sommes accostés par un chauffeur de tuk-tuk qui semble comprendre notre situation et qui offre de nous embarquer pour moins que la moitié du prix initial à condition qu’on attende que d’autres touristes « en grève » se joignent à nous. Ça ne saurait tarder, et 5 minutes plus tard, nous sommes à Luang Prabang, la cité des rois, le joyaux du Laos, notre chez nous pour les prochains jours.

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Finalement, la croisière a été très plaisante, tout le contraire des scénarios désastreux que nous avons lu sur internet. Heureusement que nous n’avons pas été si facilement dissuadés. La seule explication raisonnable que je vois, c’est que ces gens là ont peut-être tous voyagés dans la fameuse salle de moteur et dans ce cas, effectivement, on ne peut que les plaindre. Autrement, c’est une expérience à faire et à refaire.

Tous nos trucs et astuces pour faire cette croisière

Alors, notre récit et nos photos vous ont convaincus d’essayer cette croisière mémorable sur un des fleuves les plus célèbres au monde ? Voici tout ce qu’il faut savoir pour réussir cette longue épopée.

Bon vent !