Peu de gens ont le privilège de rencontrer les femmes birmanes Padaung, communément surnommées les « femmes girafes ». Elles perpétuent une ancienne tradition de déformer leurs corps à un âge précoce en portant des anneaux autour du cou, ce qui lui donne une apparence anormalement longue et distendue. Pourquoi visiter les villages des « femmes girafes ? » Pour la grande majorité, c’est du voyeurisme tout simplement. Pour certains comme nous, c’est une profonde fascination pour les minorités ethniques et les coutumes ancestrales. Devons-nous encourager ou condamner cette pratique contraignante en visitant ou pas les villages Karen que certains qualifient de « zoo humain » ? C’est la question que beaucoup de voyageurs responsables se posent…

Notre virée en moto au nord de la Thaïlande nous a menés à Mae Hong Son, la minuscule ville des trois brumes, à quelques centaines de kilomètres de la frontière birmane. Toute personne qui s’est rendue au nord de la Thaïlande s’est sûrement fait offrir l’opportunité d’aller visiter un village Karen où il est possible re rencontrer les célèbres « femmes girafes » de la tribu Padaung apparentées à l’ethnie Karen, reconnaissables par les anneaux en métal qu’elles portent autour du cou et des mollets. Elles sont originaires du sud du Myanmar (ex-Birmanie), mais à cause du régime militaire répressif de leur pays, plusieurs se sont installées dans des villages frontaliers au nord de la Thaïlande, en quête d’un avenir meilleur.

Nous avons toujours été fascinés par les minorités ethniques, ces peuples souvent jugés et persécutés à cause de leurs différences, qui sont si attachés à leurs cultures et à leurs pratiques ancestrales qu’ils en deviennent des rejets de la société moderne qui tente de mettre tout le monde dans le même moule. Cependant, nous avons beaucoup hésité avant de décider d’aller visiter un village Karen. En effet, certains villages sont à la base des camps de réfugiés pour plusieurs ethnies minoritaires qui ont dû fuir la répression du régime militaire du Myanmar, mais d’autres villages ont été construits de toute pièce par des agences de voyages et tours opérateurs sans scrupule pour servir d’attractions touristiques, contribuant ainsi à la stigmatisation de cette ethnie. Les « stars » de ces villages sont bien évidemment les femmes aux longs cous qui perpétuent une ancienne tradition de déformer leur corps pour des raisons ambiguës qui créent la polémique aujourd’hui. Est ce pour préserver l’identité culturelle de leur ethnie ? Est ce leur standard de beauté ? où est ce devenu leur seul moyen de subsister en tant que réfugiées par l’attrait qu’elles exercent sur les touristes ?

Selon moi, c’est une combinaison de tout ça. D’un point de vue physique, je ne trouve pas ça plus choquant que tout ce que nous faisons subir à notre corps dans notre société moderne soit-disant évoluée pour satisfaire aux standards de beauté illusoires de plus en plus sévères envers les femmes, imposés par une société de consommation obsédée par les apparences. Qui sommes-nous pour juger ? On peut ne pas être d’accord avec certaines pratiques ancestrales mais les condamner serait le comble de l’hypocrisie sociale.

D’un point de vue éthique, il vaut mieux effectivement éviter les faux villages Karen dans lesquels ces pauvres femmes ont été placées loin de leur famille pour être exhibées comme des bêtes de cirque aux touristes en quête de photos exotiques. Par contre, la visite des villages de réfugiés est selon moi une bonne façon de participer à l’essors de ces femmes qui ont des moyens de revenus très limités de part leur situation et leur statut politique. Plusieurs ne vivent que du tourisme et de la vente de leur artisanat fait main, en attendant d’être réintroduites chez elles ou prises en charge par des ONG outremers.

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Donc après quelques recherches, nous décidons de nous diriger en scooter au village de Ban Mai Nai Soi, le plus important regroupement de réfugiés Karen Padaung et aussi le village le plus éloigné de la ville de Mae Hon Song. Pour y accéder, il faut sortir des sentiers battus, rouler pendant quelques kilomètres sur plusieurs chemins de terre à travers des champs de légumes. Même avec un GPS, il n’est pas facile de se retrouver. Heureusement, on s’est fait escortés par quelques ados du village en moto. Le village est entouré de barbelés et on remarque la présence de militaires rappelant qu’on se rend bien dans un camp de réfugiés. Les habitants peuvent circuler librement jusqu’à Mae Hong Son mais pas plus loin vu qu’ils n’ont pas la nationalité thaïlandaise. Normalement, il faudrait s’acquitter du droit d’entrée de 250 bahts (7,5$) par personne pour accéder à la section 1, la seule ouverte au public, mais ce jour là, il n’y a personne pour récolter la « taxe ». Tant mieux, l’argent que nous allons dépenser au village ira directement aux femmes Karen et non au gouvernement Thaï.

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Les habitations du village sont en bambous, planches et chaume, elles sont montées sur pilotis pour résister au coulées de boue lors des moussons. Chaque famille élève des cochons, des poules, et autres animaux domestiques et cultive des bambous et des ananas. Le village est tout de terre battue, de même que la piste qu’il faut emprunter pour s’y rendre. Les attrayantes femmes Paduong Karen à la peau pâle ressemblent à des figurines exotiques quand elles sont assises droites sur leur vérandas affairées à confectionner des écharpes, et autres créations originales. Elles vendent aussi d’autres babioles inutiles « made in China » pour satisfaire un plus grand auditoire certainement. Dès qu’elles nous voient arriver, leur premier réflexe et notre premier contact avec elles bien évidemment est de nous demander d’acheter quelque chose de manière assez précoce et plutôt agressive. « Bonjour, je m’appelle Nadia, comment t’appelles-tu ? » je rétorque. L’une d’entre elles me répond surprise mais enchantée, et quelques questions plus tard, elle m’invite à m’asseoir à côté d’elle pour partager un thé et continuer la discussion. Une fois la glace brisée, on peut enfin se voir comme des êtres humains en chair et en os avec des sentiments et non pas un sujet photo inédit, ou inversement un porte monnaie ambulant. C’est difficile de se sentir à l’aise dans ce genre d’environnement pré-fabriqués ou on s’insère dans l’intimité des gens, mais il reste que le fait de se sentir dans un « zoo humain » ou pas dépend de l’attitude du visiteur.

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Les « femmes girafes » que nous avons rencontrées ici sont dans la quarantaine et sont très accueillantes et amicales lorsqu’on prend le temps de les connaître. L’une d’entre elle nous explique qu’elle habite ici depuis 25 ans et qu’elle n’enlève jamais sa parure, même pas pour se laver ou pour dormir. Lorsqu’elle l’avait retiré pour une raison médicale, elle se sentait déséquilibrée, toute nue et inconfortable. Son collier ne fait plus qu’un avec son corps. La tradition veut que la première spirale soit posée dès l’âge de cinq ans sous l’autorité d’un chaman un jour de pleine lune. Certaines fillettes sont ainsi ornées d’une spirale façonnées autour de leur cou pour former une dizaine d’anneaux. On nous explique que dans certains villages, c’est seulement les filles nées un mercredi qui sont « choisies » pour ce destin. La spirale est remplacée par une plus grande et plus lourde durant le développement de la fille jusqu’à l’âge adulte ou la jeune femme se fait orner avec un collier permanent allant jusqu’à 25 anneaux et pouvant peser jusqu’à 10 kilos. Le poids des anneaux en cuivre ou en bronze est supporté par la cage thoracique et compresse ainsi leurs épaules et leurs clavicules, plutôt que d’étirer leur cou, comme on pourrait le penser. Leurs vertèbres se développent ainsi vers le bas leur donnant de très petites épaules arrondies, une poitrine presque inexistante, une posture droite et l’illusion d’un cou anormalement long.

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Ont raconte que le port des anneaux autour du cou était à la base pour protéger les femmes contre les attaques de tigres. La pratique a évoluée pour signifier l’appartenance de la femme à une certaine tribu, son niveau social, pour symboliser sa richesse ou encore pour accentuer sa beauté. Mais la « beauté » a un prix. À cause des anneaux, certains gestes sont restreints: Elles doivent toujours regarder droit devant, elles sont incapables de lever les bras au dessus de la tête ou de se pencher trop bas etc. Les anneaux peuvent également causer des brûlures lors de grandes chaleurs. Il est vrai que les muscles du cou s’affaiblissent avec le temps mais la croyance populaire que le retrait des anneaux provoquerait l’effondrement du cou et le décès s’avère être un mythe. Il est possible de les retirer à la vingtaine avant que le cou soit trop atrophié, et avoir une vie « normale » lorsque le cou se renforce et les vertèbres reprennent leur place. Si la spirale est retirée, il est difficile et dispendieux de la remettre parce qu’elle est façonnée de manière très précise pour se mouler spécifiquement au cou de chaque femme.

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Le port des colliers est non seulement inconfortable, il réduit les chances d’intégration des jeunes filles dans la société moderne. Aujourd’hui, la tradition se perd petit à petit et est vouée à disparaître dans un avenir proche. La plupart des fillettes sont épargnées, seules les anciennes générations ou certaines jeunes femmes dans la vingtaine sont encore contraintes à rester emprisonnées dans leur « bijou », même si certaines se rebellent. Si beaucoup de familles renoncent à leurs traditions en autorisant leurs filles à enlever leurs spirales, d’autres ne veulent rien savoir, trop soucieux de protéger l’identité de leur ethnie et faire perdurer leurs traditions ancestrales, mais ce n’est certainement pas pour satisfaire la curiosité des touristes, nous dit-on.

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Notre visite était courte mais bien enrichissante. Ça me laisse perplexe. Est ce qu’une coutume ancestrale doit perdurer, évoluer, se transformer ? Comment gérer ce clash des cultures ? Comment préserver les traditions sans handicaper une jeune génération désireuse de s’intégrer dans une société moderne avec son lot de problèmes ? Mais la question la plus importante reste selon moi: Comment émanciper les femmes de ces tribus et comment émanciper toutes les femmes à travers le monde de l’emprise de la société qu’elle soit traditionnelle ou moderne, qui continue à leur dicter comment être dans leurs propres corps ?

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Où rencontrer les « femmes girafes » Padaung Karen ?

En Thaïlande:

Il y a au total cing villages Padaung Karen en Thaïlande:

  • À Chiang Mai: les villages de Mae Sa et Chiang Dao en périphérie de Chiang Mai sont effectivement de faux villages mis en scène pour les touristes.
  • À Thaton: Le village de Wat Ban Nana Pao était effectivement un village de réfugiés pour minorités ethniques incluant les Karen mais aussi les Palaung et les Kayaw de part sa proximité à la frontière birmane. Malheureusement, ce village a été reconverti en attraction touristique.
  • À Mae Hong Son: Enfin, les deux villages situés près de Mae Hong Son, dont le célèbre Ban Naï Soï, sont de véritables villages de réfugiés Padong, très peu visités (Les 10 dernières années, le nombre de touristes qui s’y rendaient annuellement était de 1500 personnes soit une moyenne de 4 par jour !). Mais ces villages où j’étais encore il y a quelques jours, vont disparaitre. En effet, après avoir compté plus de 250 habitants, leur population a considérablement diminué. Ban Nai Soi, ne comptent d’ailleurs plus que 11 femmes portant encore le collier Padong, toutes les autres ayant été envoyé en Australie, en Nouvelle-Zélande et aux Etats-Unis par des ONG l’année dernière.

Au Myanmar (ex-Birmanie):

Les femmes Paduong Karen sont originaires de la région de Loikaw, à l’est du Myanmar proche de la frontière thaïlandaise. Il est possible de se rendre à Loikaw en bus à partir de Yangon. La région a été récemment ouverte au public et ne nécessite ni autorisation ni guide. Au village de Panpet, une trentaine de femmes portent le flambeau de cette tradition mais il y a très peu de touristes donc il faut être pas mal débrouillard pour se retrouver dans cette charmante zone rurale.

Bon vent !

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À la rencontre des "femmes girafes" de l'ethnie Padaung Karen