«Il est, au milieu du Grand Océan, dans une région où l’on ne passe jamais, une île mystérieuse et isolée; aucune terre ne gît en son voisinage. Elle est plantée de hautes statues monstrueuses, oeuvres d’on ne sait quelle race aujourd’hui dégénérée ou disparue, et son passé demeure une énigme,» Pierre Loti. Il n’y a pas de mots pour décrire combien nous nous sentons privilégiés de visiter l’île de Pâque, Rapa Nui en langue native, cette île mystique isolée battue par les vents, ce point noir minuscule à peine visible sur Google maps situé au milieu de l’océan pacifique à mi-chemin entre l’Océanie et l’Amérique du Sud, qui abrite des vestiges mégalithiques des premières civilisations autochtones, un véritable musée à ciel ouvert entouré d’histoires fantastiques à dormir debout. 

Voyage de Santiago vers l’île de Pâque en 1ère classe s’il vous plaît

Le voyage vers l’île de Pâque est de bon augure. À l’aéroport de Santiago, on se fait surclasser sans aucune raison apparente. La 1ère classe dans un vol de 7h de nuit, c’est top ! Nous sommes aux anges. Arrivés super tard mais tout frais à l’aéroport de Rapa Nui, nous sommes accueillis par notre hôte qui nous offre des colliers de fleurs fraîches des îles. Quelle belle petite attention ! Mike dort comme un sac de patate comme à son habitude. Quand à moi, il me tarde trop de me réveiller le lendemain, j’en fais presque une insomnie.

JOUR 1: LA VILLE DE HANGA ROA, LE MONT TEREVAKA ET LE VOLCAN RANU KAU

Nous avons choisi de faire le tour de cette petite île célèbre, en se louant une moto tout terrain, au grand bonheur de Mike, qui attendait la première occasion de s’échapper à deux roues avec beaucoup d’impatience. En effet, c’est pas mal le meilleur moyen pour explorer les quelques 100 kilomètres carrés de l’île sur des chemins parfois pavés parfois terreux, parfois juste inexistants. Notre visite commence par le musée dans lequel on tente (en vain) d’expliquer l’histoire complexe de cette île mystérieuse et de ses premiers habitants. Le musée s’avère être le musée des théories et des spéculations, presque aucun fait n’a pu être vérifiés, ce qui rajoute au mysticisme de l’endroit.

Une histoire mystérieuse

Pendant des années, tous les navigateurs qui sillonnent le Pacifique recherchent cette terre inconnue qui avait été aperçue de loin et signalée par un chasseur de baleine, mais qui n’avait jamais encore été explorée. Lorsque finalement les premiers navigateurs ont réussis à atteindre cette drôle d’île triangulaire formées par 3 volcans situés aux 3 extrémités, ils ont découvert un peuple primitif de pascuans organisés en 10 clans dont les territoires se rencontraient en un lieu sacré au centre de l’île, le Te pito o te fenua, « le nombril de la terre ». Les pascuans partageaient les lieux avec environ un millier de statues majestueuses qu’ils ne semblaient pas avoir conçues et qu’ils ne semblaient pas vénérer non plus, puisque certaines étaient debout, le dos à l’océan, d’autres renversées, le visage à terre. Elles sont plantées partout autour de l’île comme pour la protéger.

carte de l'île de pâques

Les explorateurs ne comprenaient pas comment des gens aussi primitifs, sans roues, sans cordage, sans connaissances en physique ou en mécanique, ont pu dresser des oeuvres d’art aussi gigantesques. Ils ont finalement conclus que ça devait certainement être l’oeuvre d’une civilisation antérieure disparue plus évoluée. Puis, les années passent, les visiteurs se font plus fréquents, les pauvres pascuans sont kidnappés pour travailler en Amérique du sud en tant qu’esclaves. La plupart meurent et les quelques dizaines de survivants qui réussissent à revenir sur l’île déciment le reste de leur civilisation en ramenant la variole, tuberculose et autres maladies contagieuses contre lesquelles personne n’est immunisés. En 1878, peu avant l’annexion définitive de l’île de Pâque par le Chili, il n’y a plus que 111 Pascuans et des bribes de leur histoire orale. Ce n’est que lors de la première guerre mondiale qu’on commence sérieusement à examiner l’archéologie de l’île, pour tenter de comprendre d’où venaient les Pascuans, pourquoi et comment ils ont érigés ces statues sur cette île isolée démunie de tout. Lorsque la première expédition de scientifiques arrive sur l’île, le dernier Pascuan capable de lire vient de mourir. Depuis, pas un seul signe n’a été traduit. Le sentiment éprouvé par les chercheurs a longtemps été la frustration et l’impuissance. Alors, le mystère a donné lieu à encore plus de mystère.

Des théories, des théories et encore des théories sur les Moais

On a dit que l’île de Pâques était le vestige d’un continent englouti, doté d’une civilisation de haut niveau qui auraient sculpté et érigé les géants qui veillent sur l’île. D’autres, tels que James Churchward, jurent que l’île de Pâques « n’était que le promontoire d’un continent dont il ne reste rien, le Mu, mère patrie de l’homme ». Pour Henry Bac, la civilisation pascuane était celle des anciens Atlantes qui, de leur berceau du Sahara, se seraient rendus à Carnac, en Bretagne, de là auraient gagné les Andes et le Pérou, puis ont réussi à atteindre l’île de Pâques malgré les courants adverses. D’autres encore croient dur comme fer que l’île de Pâques n’a été rien de plus ni rien de moins qu’une colonie de l’ancienne Égypte. Et puis d’autres ne jurent que par les théories des extraterrestres qui auraient interagit avec ces anciennes civilisations et qui les ont soit aidés soit inspirés à créer ces oeuvres d’art à leur effigie. Pour rajouter à la confusion, les archéologues retrouvent plus tard des pétroglyphes, des sculptures en bois et des tablettes avec des inscriptions Rongo-Rongo, une sorte de signes uniques dans la sphère culturelle polynésienne que personne jusqu’à présent n’a réussi à déchiffrer. Mais qui, quoi, comment, quand, ou, et pourquoi ? C’est fascinant, n’est ce pas ?

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Les premières statues monumentales de basalte qu’on voit autour de la ville nous laissent bouche bées. Ces Moaïs sont dispersés un peu partout sur l’île et les plus accessibles sont à quelques mètres de la ville de Hanga Roa, sur la côte. On comprend pourquoi toute l’île a été placée sous protection de l’UNESCO comme patrimoine archéologique et pourquoi la petite communauté Rapanui veille jalousement sur les derniers vestiges de son histoire tragique mais unique. Il règne dans cet endroit une ambiance de sérénité et de bien-être et un mysticisme presque palpable. On prend quelques instants pour méditer tranquillement et absorber toute cette énergie positive.

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Bon, après ce prélude, nous sommes bien motivés pour aller explorer le reste de l’île. Aujourd’hui, on décide d’aller à l’intérieur vers le volcan éteint le plus haut de l’île, le mont Terevaka. On espère découvrir de beaux paysages panoramiques. On sera servis. Contrairement aux autres îles du Pacifique, l’île de Pâque est presque complètement démunie d’arbres et de végétation. Elle abrite seulement une trentaine d’espèces de plantes, quelques oiseaux, quelques rats et des lézards, qui se disputent l’eau douce, très rare. On est loins des paysages tropicaux typiques des îles de polynésie, mais c’est ça aussi qui la rend si unique. Arrivés au bout du chemin, nous abandonnons notre moto et enfilons nos bottes de trek pour une randonnée improvisée vers le sommet du volcan éteint, le Maunga Terevaka.

Nous traversons de verts pâturages ou broutent paisiblement des chevaux sauvages, des fermes, puis une sorte de savane immense ou il ne semble pas y avoir âme qui vive. On se croirait dans la petite maison dans la prairie, sans les gens. Il n’y a absolument P-E-R-S-O-N-N-E, c’est déroutant ! Quelques kilomètres de marche plus tard, on arrive au sommet du volcan éteint. Il n’y a toujours personne. On grignote notre petite collation assis sur le bord du cratère sans se parler, juste un petit sourire collé aux lèvres. C’est à ce moment là qu’on se rend vraiment compte qu’on est les deux, seuls, sur l’île de Pâque, l’île de Pâque, tu sais… Cette île surréelle qu’on voit tout le temps dans les documentaires des chaînes d’évasion, des grands explorateurs, de National Geographic, on est à Rapa Nui, en train de manger ce pain jambon fromage au creux d’un volcan. Nous sommes un grain de sable au milieu de l’océan pacifique, le plus loin qu’on puisse être de nos familles et de nos amis et de tous nos points de repères. Nos familles, ha si seulement ils pouvaient être là ! On se regarde, on est nostalgique, on est heureux, on se rappellera de ce moment toute notre vie.

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C’est bientôt le coucher du soleil et Mike et moi débattons de l’endroit ou nous devrions aller pour le contempler. Lorsqu’on a juste un long weekend à passer sur l’île la plus isolée et la plus mystérieuse au monde, chaque minute compte, et aussi débile que ça puisse paraître, c’était vraiment LE seul problème qu’on avait à résoudre de la journée: Ou voir le coucher du soleil ? Problème existentiel. On finit par tirer à pile ou face. Ce sera tout au sud de l’île au cratère d’un autre volcan éteint, le Rano Kau. Vite, à nos casques !

falaise donnant sur l'océan pacifique sur l'île de pâque
mike sur sa moto sur l'île de pâque
notre moto au coucher du soleil
mike et nadia sur la moto
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Incroyable mais vrai ! Nous retournons en ville alors que la dernière lueur du jour s’éteint. Ce soir, on a prévu une petite immersion dans la culture pascuane en assistant à un show de dance d’une troupe locale, les Kari Kari très populaires avec les locaux. Ils vont nous en mettre plein la vue avec leurs corps divins, leurs costumes tribaux et leurs mouvements gracieux. C’est notre premier contact avec l’art de la danse polynésienne qu’on va découvrir plus en profondeur quelques jours plus tard à Tahiti.

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JOUR 2: LES 15 MOAIS, LE VOLCAN RANO RARAKU ET LA PLAGE ANAKENA

La deuxième journée, nous décidons de nous lever de très bonne heure pour tenter de voir le soleil se lever derrière la fameuse ligne des 15 Moaïs à quelques dizaines de kilomètres sur la route côtière. Cette fois, nous ne sommes pas les seuls à avoir eu cette brillante idée. D’autres motos, 4×4 et vans de touristes affluent au même endroit à l’aube. Le trajet ne fût pas de tout repos. Notre moto était battue par les vents puis par une pluie inattendue violente qui s’est arrêtée aussitôt qu’on arrive sur le site. Alors que le ciel, les nuages et la lumière changent à vue d’oeil nous baignant dans une atmosphère de plus en plus dramatique, les silhouettes des Moaïs se dévoilent timidement. Je ne pense pas être capable de décrire justement l’esthétique de ce tableau vivant, alors je vais laisser les photos parler d’elles mêmes.

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Tout le monde quitte les lieux prématurément et nous avons le site juste à nous encore une fois pour prendre autant de photos qu’on veut. Le jour levé, nous nous dirigeons vers le volcan Rano Raraku. C’est sur les flancs de ce volcan éteint et dans son cratère que les pascuans ont supposément découpé des blocs de plusieurs tonnes avec des haches de pierre, et sculptés les Moaïs dans cette pierre volcanique. Ils auraient ensuite déplacés ces géants sans l’aide de roues vers les 4 quatre coins de l’île pour les ériger sur des plateformes plates.

Il y a encore près de 400 Moaïs qui gîssent dans des carrières autour du volcan. Certains sont terminés et dressés au pied de la pente et d’autres sont inachevés, à divers stades, de l’ébauche à la finition. Le plus grand qui ait été érigé mesure 10 m de haut et pèse 75 tonnes. Un des derniers resté inachevé fait 21 m de hauteur pour une masse estimée à 270 tonnes. On dirait que tout fut laissé en plan brusquement comme si une catastrophe naturelle les avait tous obligés à quitter les lieux abruptement, ou pire, les as tous décimés. Près de certaines statues, il y a encore des outils et des éclats de pierre aux alentour.  Ces observations suscitent plusieurs hypothèses. Certains pensent qu’une grosse guerre de clans a ravagé l’île pendant 150 ans. Une légende évoque la grande bataille qui aurait eu lieu entre les «Grandes Oreilles» et les «Petites Oreilles», leurs esclaves. Les premiers ont été massacrés et ce fut la fin de la fabrication des grandes statues. Ceux qui réfutent cette hypothèse avancent d’autre idées plus… drastiques disons, comme des raz de marrés meurtriers, des épidémies dévastatrices, un retour vers le futur prématuré, ou un enlèvement par les extraterrestres. Hum…

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Une expédition très récente a révélé que plus de la moitié de la hauteur des statues situées à proximité de la carrière du Rano Raraku est sous terre et dissimule un corps, des bras et des mains. Pourquoi certains et pas d’autres ? Encore une autre énigme à élucider.

 On continue notre escapade sur la route côtière qui nous offre des paysages magnifiques à chaque virage. Cette île regorge de secrets. On s’arrête sur certaines falaises vertigineuses pour admirer les vagues turquoises du pacifique s’écraser avec ardeur sur les rochers volcaniques meurtris. C’est une incroyable sensation de liberté que de chevaucher notre petite moto et de rouler à notre gré sur cette magnifique route côtière en empruntant les petits chemins de terre « interdits ». On termine notre escapade à Anakena, une plage au sable blanc parsemée de cocotiers tout au nord de l’île sur laquelle veille une rangée de Moais.

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C’est le moment de dire adieu à notre moto. Nous sommes à nouveau de pauvres piétons. De retour à notre modeste maison d’hôte, on fait une grosse exception à la règle et on regarde la télé avec nos hôtes. Ce sont les dernières 30 minutes de la finale de la coupe du monde de foot. On est arrivé juste à temps pour voir l’Allemagne gagner avec honneur et dignité la coupe des coupes.

JOUR 3: LA CÔTE OUEST DE RANGI ROA

J’ai attrapé la crève. Je savais que je couvais quelque chose depuis notre journée de marche sous les vents glacials de Santiago et Valparaiso au Chili. Là c’est confirmé, j’ai la crève ! Nous devons prendre l’avion plus tard en soirée pour Tahiti en Polynésie française alors  il n’est pas question de perdre cette dernière journée à Rapa Nui. Après un bon dodo et un bon repas (et quelques Advils), je me sens d’attaque pour aller faire une dernière marche sur la côte ouest de la ville. On traverse ainsi le cimetière puis on longe la côte, toujours parsemées de vestiges archéologiques en tout genre que les locaux qu’on croise, avec leur amabilité légendaire nous pointent du doigts. C’est un vrai musée à aire ouverte, un musée qui ne raconte pas l’histoire mais qui t’invite à l’imaginer. Adieu Rapa Nui ! 

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